Texte de Luc Jean d‘Heur pour le catalogue de l’exposition monographique du prix Novembre à Vitry en 2009

A fade to grey 1– cover version

Quatre personnages (Gatempes, 4) dont on ne distingue pas précisément la physionomie lèvent les yeux vers nous. Leurs faciès ne sont pas composés de leurs traits mais de ceux de la brosse qui les a peints. L’effet de filé est celui du geste pictural. De cette impression de « contre-forme » de la figure émerge un regard gris. Une force de manque est inscrite dans les convulsions de leurs visages. La peinture les re-produit littéralement pour leur restituer des traits perdus, grimace de clown blanc – masque de trou gris, la forme qui pourrait les faire parler. Ce sont des revenants. On apprendra plus tard que ce sont des gueules-cassées de la grande guerre. Entre eux et nous, cette distance nous affecte et nous relie.

Noirpeut servir de clef, avec cette tête portant un linceul blanc sur l’oeil droit, un recouvrement partiel de la vision. Une grande partie du répertoire des motifs d’Anne-Charlotte Depincé se superpose à des documents déjà-existants et articule une iconographie personnelle. On utilisera le mot anglais « cover » qui signifie à la fois « couvrir » et « reprise ». L’image est le fond du fond, la perspective archéologique, le premier événement du tableau. Elle est travaillée toute en colorisation comme première strate sur la toile. Image subjectile recouverte lentement d’un « complet brouillé » 2 de nuances grises. L’empâtement laisse transparaître des stries de la couleur première. Bien qu’on imagine un travail à l’envers où la couleur fait le dessin, il se joue ici l’art d’un coloriste polychrome 3. Pour ses covers, Anne-Charlotte Depincé parle de « dé-figurer la figuration ». Un refus partiel de l’image qui communique un message » au profit de l’expression d’une idée picturale qui assume l’impossible coïncidence entre l’image et la peinture. Le tableau dévore cette image comme un feu. La figuration est une transition, une instance destinée à être traversée. Peindre est par définition couvrir de peinture ou représenter. Recouvrir n’est pas repeindre, c’est représenter à nouveau, c’est « La peinture fait obstacle à la vision pour mieux capter l’invisible. » 4. La figure recomposée est l’entre-deux, un intervalle entre le dessus et le dessous, le représentable et l’irreprésentable, l’en-deça et l’au-delà.

Le tableau est le terrain. Anne-Charlotte Depincé recouvre la perspective du récit impliqué par l’image, ruine les apparences du réel. Chaque tableau acquiert son propre « temps-espace ». Il y a dans le gris une question de lenteur de la peinture, de pétrification pelliculaire, un rêve de longue date et une histoire mouvementée du tableau où ils est question de figures en voie de disparition, d’images à la dérive, du soulèvement du médium dans une tectonique picturale. Une figuration tellurique. Les recouvrements créent une sensation minérale d’aplatissement, la surface d’un lit de pierres, un amas de figures fossiles, la frontalité d’une roche sédimentaire minée de veines de couleurs. Ce travail de « tailleur d’images » 5 détourne le tableau de la « fenêtre » 6 vers une « muraille de peinture » 7 qui fait écran.

La figure du « dormeur » est une des fondations de la construction. Un revenant qui se couvre et se découvre régulièrement dans le travail (Suite et lit 5). Entretenir le dormeur : un rêveur, un gisant, un memento mori, une introjection, l’éveil paradoxal du peintre. Son assise géologique dans le silence du tableau nous dit qu’un discours esthétique-même ne pourrait le réveiller. Les silhouettes sans visage, découpées, compactes et désarticulées, des peaux sans autres rides que celle des traits de brosses, une anatomie doublement soumise au regard dans la chair de la peinture, une multitude d’organes à la fois indépendants et ajustés les uns aux autres pour former un grand corps pensant. Les personnages monolithiques, sans âge, en léthargie, n’y trompent, le tableau est le paysage d’un champ de bataille envahi d’agents dormants. La manière picturale met le corps à sa place, dans le tableau, repli dans la peinture, sensation tranchant dans la matière grise, passage du dehors au dedans, motif véhiculaire de la fiction de l’exploration d’un horizon intime. Et qu’il ne bouge plus.

La peinture d’Anne-Charlotte Depincé s’entête à représenter quelque chose, un réel non représentable auquel on ne peut échapper. Une forme de persistance : dormeurs, autres exilés, survivants, cartes postales du passé, paysages révolus, figures rémanentes. Tous les genres reviennent alors sans hiérarchie au sein d’un même projet de perception : peinture d’histoire, portrait, peinture de genres, paysage, nature morte, expressionnisme, abstraction. Ses sujets privilégiés sont familiers de la perte, celle de la couleur, celle de l’origine, celle du réel, celle de la vision, celle du temps. Chacun porte sa carapace, son linceul, son spectre, son ombre, son « (g)host ». Le jeu des masses picturales déconstruit les images, comme recouvertes de cendre et de fantômes. Une structure « restante » 8 . La peinture prend forme d’un monde de figures « originaires et oublis de l’origine » 9. Cette distance est la condition-même du deuil et du désir.

Luc Jeand’heur

1 Chanson du groupe Visage, 1981
2 Philip K. Dick, A scanner darkly, 1977, Doubleday
3 Le noir et le blanc sont aussi deux couleurs
4 Georges Perros, Papiers collés, 1960, Gallimard
5 À Paris, de 1391 au milieu du 17e siècle, les peintres faisaient partie de la corporation des « Peintres et tailleurs d’images »
6 paradigme de la peinture classique refiguré à sa façon par la photographie
7 Honoré de Balzac, Le chef-d’oeuvre inconnu, 1831 pour la première édition, 1985 pour les Éditions de Minuit
8 Jacques Derrida, La vérité en peinture,1978, Champs Flammarion
9 Jacques Derrida, in « Artaud, Dessins et portraits » par Paule Thévenin, 1986, Gallimard

A Fade to grey1– cover version

Four individuals (Gatempes, 4) whose physiognomy we cannot quite make out are raising their eyes towards us. Their features are not clearly defined per se, more by the brush strokes that painted them. The pictorial gesture produces a spun effect. A grey gaze emerges from this impression of an unformed face. A great emptiness is evident in their facial convulsions. The painting reproduces them literally to restore lost features: a clown’s white grimace and a grey-holed mask, as shapes that could give them a voice. They are ghosts. We find out later that they are « gueules-cassées » (facially-wounded soldiers) from the Great War. Between them and us, this distance both affects and connects us.

Noir can serve as a key, with this head wearing a white shroud over the right eye, partially obscuring its sight. A major portion of Anne-Charlotte’s repertoire of motifs is present as an overlay to already-existing documents in order to express a personal iconography. It makes us think of the English word cover, used to signify both « cover » and « reprise ». The image is the background of the background, the archaeological perspective, the initial event in the painting. This image is subjected to colorization to form the initial layer on the canvas. A subjectile image slowly covered by shades of grey to create a « complete blur »2. The impasto lets us glimpse streaks of the initial colour. While we imagine working in the opposite way where colour creates the drawing, here we see the art of a polychromatic colorist3in action. For her covers, Anne-Charlotte Depincé talks about « de-figuring the figuration ». A partial rejection of the image that conveys a message in favour of the expression of a pictorial idea that takes on the impossible coincidence between the image and painting. The painting consumes this image like a fire. The figuration is a transition, a fleeting moment destined to be experienced. By definition, to paint is to cover with paint or represent. Recovering is not repainting, it is representing once again: « Painting creates an obstacle to sight in order to capture the invisible »4The recomposed face is a period in between, an interval between above and below, between that which can and cannot be represented, between the here and now and the beyond.

The painting is the terrain. Anne-Charlotte Depincé covers the perspective of the narrative implied by the image, shatters the appearance of reality. Each painting takes on its own « time-space ». In the grey there is the idea of the slowness of painting, of petrified skin, a long-standing dream and an event-filled story behind the painting which depicts figures in the throes of disappearing, images without direction, an upheaval of the medium under tectonic pictorial forces. A telluric figuration. The coverings create a mineral feeling of flattening, the surface of bedrock, a heap of fossilised figures, the frontality of a sedimentary boulder veined with colours. This work is in the manner of an « image carver »5and changes the painting from the « window »6towards a « wall of painting »7that forms a screen.

The figure of the « sleeper » is one of the foundations of the construction. A ghost regularly covered and uncovered in the work (Suite and Lit 5). Watching over the sleeper: a dreamer, a recumbent figure, a memento mori, an introjection, the artist’s paradoxical awakening. The figure’s geological setting in the silence of the painting tells us that even an aesthetic discourse could not arouse. Faceless silhouettes, dense and disjointed, skin with no other wrinkles that those of the brush strokes, an anatomy under the dual gaze of flesh and painting, a multitude of organs both independent and linked to one another to form a large thinking body. These monolithic, ageless, lethargic characters leave no room for doubt; the painting is a battlefield landscape invaded by sleeping forces. The pictorial form puts the body in its place, in the painting, folded into the paint, a feeling of cutting into grey matter, moving from without to within, a motif to convey the fiction of discovering an intimate view. And one that no longer moves.

The artist Anne-Charlotte Depincé persists in representing something, an impossible to represent reality from which we cannot escape. A form of persistence: sleepers, other exiles, survivors, postcards from the past, changed landscapes, residual figures. All the genres then return without any notion of hierarchy within a single plan of perception: historical art, portraiture, genre paintings, landscapes, still life, expressionism and abstract art. Her favoured subjects typify loss, the loss of colour, origin, reality, vision and time. Each wears its carapace, its shroud, its spectre, its shadow, its « (g)host ». The pictorial use of volumes serves to deconstruct the images, as if they are covered in ashes and phantoms. A structure of « remains »8. The painting takes the form of figures of « original and of forgotten origin »9. This distance is the prerequisite condition for mourning and desire.

Luc Jeand’heur

Song by the pop group Visage, 1981.
Philip K. Dick, A scanner darkly, 1977, Doubleday.
Black and white are also two colours
Georges Perros, Papiers collés, 1960, Gallimard
In Paris, between 1391 and the mid-17thcentury, painters belonged to the guild of « Painters and image carvers »
Paradigm of classical painting refigured in its way by photography.
Honoré de Balzac, Le chef-d’oeuvre inconnu(The unknown masterpiece), first published in 1832, republished in 1986 by Les Editons de Minuit.
Jacques Derrida, La vérité en peinture, (Truth in painting) 1978, Champs Flammarion
9 Jacques Derrida, in « Artaud, Dessins et portraits » (Artaud, Sketches and portraits) by Paule Thévenin, 1986, Gallimard

Texte de Sally Bonn pour l‘exposition monographique (re)couvrements, galerie du Passage de l’art, 2006

(re)couvrir se conjugue comme ouvrir

Je m’intéresse au titre d’abord, comme une entrée en matière, la matière de la peinture d’Anne-Charlotte Depincé.
Une matière qui couvre et recouvre à la fois. Qui couvre et couvre de nouveau. Et c’est bien cela que je vois devant les tableaux, ces effets de recouvrements, de redoublements, de couleurs superposées par couches, pour beaucoup de cette blancheur laiteuse qui, pour le coup, vient bien recouvrir la surface colorée de la peinture.
Sorte de définition préalable qui propose des ouvertures (et ce n’est pas anodin).
(re)couvrements. Je m’attarde un peu sur la parenthèse, elle semble manifeste. Elle renvoie tout autant au verbe couvrir que recouvrir (le couvrement  n’existe pas, en effet).
Couvrir, c’est aussi bien mettre un vêtement qui garantisse du froid que mettre sur sa tête quelque chose qui coiffe, mais c’est également, en termes militaires, interposer une chose comme défense (couvre-moi, j’y vais…), ou encore cacher (couvrir son jeu)… Les sens sont multiples et cette multiplicité permet une lecture des tableaux.

Je poursuis, Recouvrir maintenant. C’est couvrir de nouveau, ou couvrir entièrement, la terre ou une surface. Ce que fait la peinture en fait, elle couvre et recouvre une surface.
À présent, le recouvrement. Nom masculin. Double. Double parce qu’il désigne, selon son verbe d’origine, deux choses différentes.

  • Action de recouvrir
  • Action de recouvrer ce qui pouvait être perdu. A priori, il s’agit du recouvrement de titres, de pièces, de la santé ou de forces, ou encore des impôts (la perception), mais j’y entends aussi ce qui peut être perdu et que la peinture a pour vocation de garder.

La peinture d’Anne-Charlotte Depincé recouvre et garde en même temps, elle garde, elle a garde de quelque chose qui s’il n’était pas (re)couvert s’échapperait. Ainsi maintenu, une trace, un secret, un nom.
Après le titre (de l’exposition), il y a les titres des tableaux.
Anne-Charlotte Depincé parle de « portraits » ou de « dormeurs » pour distinguer certains de ses tableaux
Blanc et oreiller, Francis et monochrome bleu I, Francis et monochrome bleu II, Malo rouge. La couleur ainsi nommée non pour décrire (d’ailleurs elle est suffisamment visible, présente, il ne s’agit pas là de (re)dire ce que l’on voit) mais pour dire l’équivalence dans la peinture entre la couleur et le personnage ou plutôt la figure. Figure plutôt que personnage car elle vient figurer, faire figure de, sorte de témoin (comme on parle d’un appartement témoin), la figure est là, dans le tableau au même titre quasiment que la masse de couleur : bleu, rouge, blanc, gris, beige.
La couleur comme le nom, la couleur comme l’équivalent du nom.

Masse colorée construite par la peinture et/ou par le tableau dans lequel fenêtre, miroir, porte viennent, apparaissent comme écran sur lequel ou  à partir duquel les figures apparaissent. Des silhouettes, des corps comme toujours déjà pris dans le tissu du monde (Merleau-Ponty), comme toujours déjà pris dans des espaces, enserrés, enchâssés : dans les plis des draps ou des oreillers, entre une table et une commode, entre une fenêtre et un mur…Les figures sont ainsi contenues et recouvertes par des morceaux de couleurs qui deviennent des formes en soi en ce sens qu’elles ne servent pas de fond, ou d’écran, mais qu’elles occupent l’espace de la toile au même titre que les figures, silhouettes ou personnages. L’espace dans cette peinture est comme aplati dans une bi-dimension où corps et oreiller prennent forme ensemble dans la même masse picturale – du blanc pour (re)couvrir.
Sorte de profondeur aplatie, contre-plongée faussée

Francis et monochrome bleu 1

Ombre consistante, prenant forme, densité, comme une chose présente venant envahir le visage du sujet (de la figure). La couleur derrière la vitre et du chambranle venant prendre corpsau sens plein, sur le visage de l’homme, comme une tache ou une matière étrange, densifiée par la peinture elle-même. Comme si la peinture ne pouvait pas ne pas donner corps – par la couleur –  aux traces invisibles. ACD cherchant dans ses figures dormantes quelque chose de cette trace invisible qui pourrait venir du sommeil.

Jeu de correspondances entre les masses colorées, les recouvrements de couleur et les personnages.
Ce jeu de correspondances qui met à équivalence, qui se refuse à choisir entre un fond et une forme, entre un motif et son fond. Ainsi le mur a-t-il la même profondeur, la même densité, la même présence que la silhouette masculine (plutôt) ou féminine (peut-être). Il serait question là, dans la peinture d’ACD de la manière dont la peinture arrive aux sens, comment, dans la peinture quelque chose de la perception du monde se joue, se joue des surfaces et des recouvrements aussi. Tout arrive ensemble, pas de prééminence de l’un sur l’autre (fond sur forme, figure sur objet).
Cela a quelque chose à voir avec la perception (le recouvrement des impôts…, puisque cette peinture nous autorise des jeux de correspondances). Ce que je perçois du monde.
Il y a ainsi chez Merleau-Ponty, l’idée d’une coprésence du sujet et du monde dans l’expérience de la perception. Ce qui veut dire qu’en percevant je me perçois comme sujet et je perçois le monde.
La peinture d’ACD serait là comme la venue ensemble de la perception du sujet et des objets du monde, la perception commune d’autrui et du monde. La surface picturale garde ainsi la trace et le secret d’une rencontre au sein de la perception.
Quelque chose dort dans la peinture, cette trace de la perception, qui est gardée par la peinture, recouverte mais présente :
Figures dormantes ou peinture dormante ?
Oreillers déformés par une présence que nous ne voyons pas, ou corps ensommeillés et pris dans les plis des draps, couverts par la peinture autant que par les signes du sommeil.
Voir un dormeur ?
Le sommeil, si l’on s’y intéresse du point de vue de la perception, a la double particularité d’être dans l’espace de la perception et en même temps retiré. D’une certaine manière, on pourrait dire qu’il la suggère dans son retrait, qu’il lui permet d’advenir, qu’il lui fait son lit…
« Il y a un moment où le sommeil « vient », il se pose sur cette imitation de lui-même que je lui proposais, je réussis à devenir ce que je feignais d’être : cette masse sans regard et presque sans pensée, clouée en un point de l’espace, et qui n’est plus au monde que par la vigilance anonyme des sens. Sans doute ce dernier lien rend possible le réveil : par ces portes entr’ouvertes les choses rentreront ou le dormeur reviendra au monde. » (Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception,  p.191)
Ainsi, la peinture dormante d’ACD laisse-t-elle advenir à la surface des choses et du monde notre perception. Elle ouvre en recouvrant. Oui, recouvrir se conjugue comme ouvrir.

Sally Bonn